avril 04, 2016

Un livre réédité par les excellentes éditions Jérôme MILON





Charles Rohault de Fleury
Mémoire sur les instruments de la Passion de N.S. Jésus-Christ

Pour un accès Internet déjà :
https://archive.org/details/mmoiresurlesin00rohauoft

JPB

mars 08, 2016

LA LÉGENDE DU GRAAL




Conférence faite par C. CHEVILLON en 1938)
Constant Chevillon (1880 – 1944) Grand Maître de l’Ordre Maçonnique de Memphis-Misraïm, assassiné par les allemands le 25 mars 1944)
Transmis par M. Cyvard via crptrad-martinisme (http://affinitiz.net/space/crptrad-martinisme)


Tout le monde le sait, le Graal est ce vase d'émeraude dans lequel, au soir de la Passion, Joseph d'Arimathie recueillit quelques gouttes de sang du Christ avant de le coucher sur la pierre impolluée de son tombeau. Un vase précieux, une parcelle infinitésimale du sang de Dieu, tel est le socle, à la fois, poétique et métaphysique, sur lequel repose la légende sacrée du Moyen-âge. Je dis bien du Moyen-âge, car les Saintes écritures n'en soufflent mot. Les évangiles sont muets, même celui de Jean, le disciple aimé du Christ, même, les actes des apôtres et les Pères des premiers siècles de l'ère chrétienne, pourtant si empressés à réunir autour du drame du calvaire un faisceau de preuves tangibles. De ce fait, du reste troublant, pouvons-nous nier catégoriquement l'existence du Graal ? Non, sans doute ! Mais pouvons-nous conclure affirmativement comme le firent certains historiographes médiévaux ? Encore moins ! Nous sommes donc en face de cette sublime légende, dans un sentiment d'imprécision qui ajoute au charme religieux, d'ailleurs si prenant, la mystérieuse auréole tissée par l'imagination créatrice.

Comment naquit la légende ? Il est difficile de le déterminer. Elle fut, sans aucun doute, transmise de bouche à oreille en certains cercles ésotériques présumés détenteurs de la doctrine secrète du Christ, à une époque où le Christianisme avait déjà pénétré les couches profondes de la civilisation méditerranéenne. Ses propagateurs avaient-ils, entre les mains, le vase sacré, l'avaient-ils contemplé, ou parlaient-ils par ouï-dire ? Nul ne le sait, car à l'origine des légendes il y a toujours, à défaut d'un fait précis, un poète à l'imagination mystique et ardente, ou un philosophe à la pensée profonde. Une seule chose peut être affirmée avec un maximum de certitude : Si le Graal n'eut jamais une réalité tangible, sa légende fut conçue et transmise par les adeptes des doctrines Gnostiques dont l'école Alexandrine fut, à un moment donné, l'inépuisable réservoir. Pour bien comprendre le sens de cette légende, la créance qu'elle a connue et les miracles de foi, d'espérance et d'amour qu'elle a suscités, il importe, en effet, de se reporter à son berceau originel. Il faut savoir aussi que l'enseignement de Jésus, en dehors de sa forme sublime, n'apporte pas dans l'humanité une révolution religieuse proprement dite. Il n'y a point d'innovations dans les évangiles, il y a seulement une restitution complète et divine des antiques traditions ancestrales, une nouvelle révélation. Les lambeaux dispersés et parfois méconnaissables de l'antique révélation animaient encore les religions diverses répandues dans le monde civilisé. Le polythéisme de la Grèce et de Rome, le dualisme du premier Zoroastre, le monothéisme plus ou moins polymorphe de l'Egypte, de l'Inde et des peuples Celtes conservaient des parcelles prodigieuses de la vérité tombée dans le domaine de la dispersion. Le Christ parut dans le -- 105 -- milieu où la lettre des dogmes avait conservé sa plus grande pureté. Transgressant la lettre, il s'appuya sur l'esprit et sa doctrine, ainsi, devint universelle, parce qu'elle regroupait dans son sein l'ensemble des vérités dont les hommes se partageaient la connaissance sans pouvoir en réaliser la synthèse.

Mais les dogmes ne se suffisent pas à eux-mêmes ; pour les transporter du domaine spéculatif dans le champ de l'activité humaine, il leur faut un support plus ou moins tangible. Ils s'apparentent, en quelque sorte, à un théorème dont l'incidence scientifique apparaît seulement après son expérimentation réitérée dans le monde des relations concrètes. Sur le terrain religieux le support des vérités dogmatiques, c'est le Rite, ou le culte, expression sociale des idées transcendantes. Ici, nous touchons, sans contestation possible, au mystère du Graal, à l'essence même de la légende dont la base est purement culturelle.

Cette base, c'est le dogme et le Rite du sacrifice dont la coupe est un instrument, le sang la matière: La coupe ! Celle des offrandes et celle des libations. Le sang ! Véhicule de la vie, répandu, recueilli et consommé pour régénérer la vie. Le sang des tauroboles mithriaques, purificateur, rénovateur, symbole de la lumière et de l'énergie, milieu où naît l'activité avec, pour conséquence, l'amour. Or, si le Christ a restitué l'universelle Gnose, il fallait aux hommes le support des symboles millénaires adaptés à la doctrine et c'est pourquoi ils les ont ressuscités.

Experts dans la science de leur époque, les docteurs. Gnostiques n'eurent donc aucune peine à réunir les éléments de la légende, à en reconstituer la forme, à en interpréter le symbolisme. Telle doit être, si la réalité fut inexistante, l'origine du Graal ; c'est une transformation des rites antiques, venus jusqu'à nous des tréfonds de l'histoire. Les docteurs Gnostiques ont, du reste, bien d'autres choses à leur actif. Seuls, parmi les chrétiens de la primitive Eglise, ils étaient capables de réaliser un syncrétisme logique sur les variations religieuses humaines ; aussi, c'est à eux qu'il faut attribuer les rudiments de la première philosophie chrétienne et de la première théologie comme tout le cérémonial sacramentel longtemps représenté par l'unique rite de la coupe et de la fraction du pain. C'est pourquoi ce rite de la coupe, pratiqué depuis toujours et utilisé par Jésus pour une fin nouvelle et sublimée, nous le retrouvons au sein des cénacles secrets de la Gnose, sous la forme d'une foi ardente au divin Graal. Et cette foi, malgré l'antiquité de son objet matériel, ne perdit rien alors, par sa métamorphose, de la spontanéité de sa rénovation. Aucun peuple, en effet, n'avait osé jusqu'alors conserver la trace du sang de son Dieu rédempteur en une coupe cachée aux yeux des profanes dans la cella du Temple consacré à son culte, aucune légende de cette sorte, en effet, ne nous est parvenue, ni sur Osiris, ni sur Adonis, ou Dyonisios Zagreus.

Ainsi formée, la légende du Graal devait trouver son plein épanouissement dans le climat mystique de la période médiévale. La foi profonde des masses, leur imagination collective exacerbée, puis déçue, par la Parousie de l'an Mil, infidèle au rendez-vous fixé par les croyances populaires, essayaient de se raccrocher à toutes les branches -- 106 -- du mystère. Or, le Graal, avec son divin contenu, était une forme de cette Parousie si redoutée et si attendue, il paraphrasait avec une éloquence chargée de promesses la parole du fils de l'homme : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ». En France surtout, cette terre des troubadours et des trouvères, la légende s'accrédita dans les coeurs et les intelligences et les chevaliers de la Table ronde s'éclipsèrent progressivement devant les chevaliers du Graal ou se confondirent avec eux. 

Mais comment la légende, de son lieu d'origine, vient-elle s'implanter dans la lointaine Occitanie ? A la manière, sans doute, des Saintes Maries de la Mer venues des rives de la Palestine sur les côtes de Provence ; car, c'est dans la vallée du Rhône et les pays de langue d'Oc, qu'elle poussa ses racines les plus vivaces et les plus profondes. Aujourd'hui encore on l'y retrouve estompée et imprécise mais toujours frémissante de son parfum d'amour. Mais, hâtons-nous de le dire, elle ne vint pas chez nous par la mer, comme la pécheresse sanctifiée de Magdala. Elle s'achemina plus lentement par la voie continentale. Traversant le Bosphore et les mers homériques, elle s'installa d'abord au pays d'Orphée comme pour y faire oublier le cri des ménades, et les accents de la lyre inspirée du poète. Elle s'infiltra vers les côtes de Dalmatie et c'est peut-être la voie de la légende chrétienne qui annonça aux échos de l'Epire et de la mer Adriatique : « Pan, le grand Pan est mort ! » car Jésus était venu remplacer les dieux antiques sur leurs propres autels. Quelle figure, en effet, aurait pu faire le grand Pan, le Dieu païen de l'Universelle nature en présence de Celui qui prononça dans la plaine de Galilée, cette parole jamais entendue : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » ? De la côte Dalmate, elle gagna l'Italie du Nord, où l'on conserve encore la coupe qui, dit-on, servit au Christ pour consommer la Cène, et par les cols des Alpes elle gagna la Gaule, Lyon, la ville mystique, où elle retrouva la trace des disciples de Marcion, suivit la vallée du Rhône pour arriver au pays de Guilhabert et d'Esclarmonde recevoir son apothéose à Montségur dans le sang des derniers cathares. Nulle part, en effet, sinon dans la terre d'Oc, le culte du Graal ne fut mieux caractérisé et plus ardent. Du reste, si nous nous en rapportons aux faibles lueurs que la mémoire des foules nous a transmises, comme à regret, par le truchement des poètes, l'antique domaine des Comtes de Toulouse et de Foix, apparaît à nos yeux, non seulement comme le lieu où la légende a pris sa forme définitive et parfaite, mais comme le centre radiant d'où elle s'est envolée pour conquérir les âmes et les coeurs, des rives de l'Atlantique jusqu'aux confins de la Germanie. Et c'est logique, car pour arriver en sa terre d'élection elle a cheminé dans le silence, acceptée seulement par des cercles discrets et fermés dont la suspecte orthodoxie, étroitement surveillée par des pasteurs rigides, ne permettait aucune promulgation retentissante. Il fallait un peuple libre, enthousiaste et cultivé pour magnifier la légende et lui donner des ailes, un peuple fort pour lui communiquer sa sève et la nourrir de sa substance, la revêtir d'un maximum de crédibilité ! La race des Albigeois, aux moeurs pures et sévères, à l'âme ardente, à l'intelligence déliée, seule était capable de réaliser le miracle de la divulgation du Graal. Ce miracle, du reste, pour -- 107 -- eux, n'en fut pas un, car à leurs yeux le vase divin était une réalité, sinon tangible, du moins basée sur les preuves irréfutables. La tradition, en effet, nous confirme que les chefs de la grande Eglise Cathare, prétendaient avoir reçu le Graal comme un dépôt sacré, de la main même de l'Apôtre inconnu, arrivé de l'Orient, pour leur apporter la très sainte Gnose.

Nous entrons ici, par l'intermédiaire du Graal, dans le problème obscur et controversé de la filiation albigeoise. Les documents authentiques nous manquent pour établir l'origine et la teneur de leurs croyances de manière irréfutable. Pour obtenir une lumière tamisée et incertaine, il faut nous reporter aux procès-verbaux de la Sainte Inquisition, dont la partialité ne peut pas faire de doute. Selon les inquisiteurs qui avaient déclenché la croisade de Simon de Montfort, l'existence de certains dogmes était directement menacée par l'enseignement de Guihabert et de ses disciples, il fallait donc trouver, coûte que coûte, une hérésie condamnable en chacune des croyances et des pratiques albigeoises. Toute la procédure était donc faite pour justifier les bûchers et les massacres et la vérité fut ainsi déformée par les juges orthodoxes. Aussi, inspirés par les écrits inquisitoriaux d'une bonne foi relative, les auteurs exposent des opinions divergentes et bien souvent réticentes. Pour les uns, les Albigeois étaient partisans des doctrines manichéennes et ils leur imposent un dualisme auquel ils n'ont peut-être jamais pensé, du moins sous la forme rigide originelle. Pour d'autres, ils sont les successeurs des Pauliciens et des Bogomiles suspects, également, de manichéisme. D'autres encore prétendent que leurs croyances étaient purement bouddhiques. La vérité exacte est difficile à déterminer, car l'Albigéisme nous apparaît, à nous-mêmes, comme un syncrétisme des doctrines du proche Orient et de l'école d'Alexandrie, conjuguées avec un peu d'Orphisme, de Pythagorisme et une dose assez nettement déterminable de philosophie druidique. En un mot, les Albigeois étaient des Gnostiques, des chrétiens dont la foi éclectique ne rejetait, à priori, aucune des croyances antérieures à Jésus, mais les incorporaient, au contraire, dans le dogme comme un moyen d'ascèse et de perfection. Certes, ils admettaient, incontestablement, le dualisme du cosmos, la lutte du Bien et du mal, mais le principe du mal n'était pas, pour eux, une entité inéluctable et divine dressée en face du bien, c'était une conséquence de la chute Nominale concrétisée en un démiurgo, dont l'action efficace sur le plan matériel, devait être combattue sur le plan intellectuel et spirituel pour arriver à une résorption progressive et, par conséquent, à une restitution de la pureté primitive et au salut universel. C'est pourquoi les Albigeois s'appelaient eux-mêmes les Cathares, les purs, par opposition aux hommes restés dans l'obscurité matérielle, sous l'emprise des instincts et des passions, prolongement de l'action démiurgique dans le monde sensible. Et cette digression, dont le développement semble nous avoir éloigné du divin Graal, nous y ramène au contraire, car le vase sacré, vestige tangible de la rédemption humaine, était le symbole et le témoin de l'acte posé par Dieu lui-même, pour amortir les effets de la catabole originelle et amorcer la lutte victorieuse du bien contre le mal. 

Revenons donc au Graal et voyons ce qu'est devenue la légende. Le -- 108 -- dernier acte de la croisade déclenchée par l'inquisition s'est déroulé au château, de Montségur, non loin de Foix, l'une des capitales, avec Toulouse et Albi, du catharisme persécuté. Lorsque les chevaliers, échappés au massacre des hommes du Nord, se réfugièrent dans la forteresse, ils avaient avec eux, dit-on, tous leurs trésors les plus précieux et par conséquent, s'il existait réellement, le divin Graal. Il courait donc le risque, lors de la reddition inévitable, de tomber entre les mains des iconoclastes, prompts à mépriser le legs du passé ou entre celles des sceptiques inquisiteurs, profanateurs éventuels. Or, le vase ne fut pas retrouvé dans le sac de la citadelle. Aussi, l'histoire aidée, peut-être, par l'imagination populaire, aucun contrôle, en effet, n'est possible, l'histoire nous dit ceci : Lorsque la résistance s'avéra inutile, quelques chevaliers, audacieux, se laissèrent glisser sur les pentes abruptes de la montagne et parvinrent à mettre en sûreté, dans les forêts et les cavernes pyrénéennes, à l'ombre desquelles le culte albigeois se poursuivit plusieurs siècles encore après l'ultime autodafé, le signe visible du salut. Malheureusement, on ne retrouva jamais la trace des fugitifs et on ignorera probablement toujours l'inaccessible refuge où ils cachèrent la sainte relique. Ainsi le Graal venu, sous le manteau du mystère, échouer en la terre d'Oc, disparut non moins mystérieusement. Comme il n'existe aucune pièce authentique de l'histoire susceptible de nous permettre une affirmation à son égard, il ne nous reste rien, sinon la merveilleuse légende, pour asseoir notre foi et justifier nos élans spirituels. Je me garderai bien de jeter sur ces élans la froide douche du scepticisme, ou de la négation, comme je me garderai de toute allégation dont la véracité ne peut s'établir irrésistiblement. Je vous laisse donc le soin de fixer vous-même votre croyance et de résoudre le problème selon vos vues du moment et surtout selon les tendances de votre sensibilité personnelle. La légende a inspiré des poètes et des musiciens, des chefs-d'oeuvre sont nés à son contact. Semblable résultat n'est pas le fait d'un hasard impromptu et d'un désir purement humain. Il y a là, à côté du besoin de merveilleux et de surnaturel, dont notre imagination est pétrie, un retour de notre raison qui réclame, dans l'espace et le temps, un support réel et tangible pour appuyer ses envolées. Notre raison ressemble à l'apôtre Didyme, elle a besoin de toucher pour s'affermir dans la certitude, elle s'accroche bien souvent aux fantaisies de l'imagination et en proclame la réalité pour échapper aux arguments qu'elle distille d'un autre côté sur les bases expérimentales.

Toute la puissance, toute la beauté et toute la véracité données à la légende par la foule, par les artistes, les poètes et les philosophes ésotéristes, reposent sur cette dernière observation. Nous pouvons donc en faire notre profit et, nous penchant sur elle, ébaucher une brève série de réflexions qui nous conduira vers les confins de la mystique, c'est-à-dire jusque dans le tréfonds de notre être intérieur où se trouve le véritable temple de Dieu. Dans cette lumière intérieure, et seule véritable, toute autre lumière, même scientifique, étant un reflet déformé, le Graal nous apparaîtra .dans sa splendeur sublime. Il remplira notre âme de sa présence irréelle et sera pour chacun de nous un symbole probant et palpable de la rédemption, comme la croix, comme la couronne d'épines, comme le tombeau où fût enfermé le corps exsangue du Christ, à la veille du dernier Sabbat de la loi mosaïque qui devait être l'aurore de la loi d'amour. La croix, la couronne douloureuse, le tombeau dans le rocher nous rappellent le sacrifice surhumain du fils de Dieu, mais le Graal nous apporte avec la dernière goutte de sang de ses artères, un peu de son coeur et toute la charité du monde.

Le Graal synthétise, sous la forme adoptée par l'universalité religieuse, toute la foi, toute l'espérance et tout l'amour des âmes. Et le Graal invisible et réel, le Graal vivant, que nous sommes seuls à pouvoir contempler dans le silence de notre coeur, est peut-être plus beau, plus émouvant dans son mystère insondable que le Graal d'émeraude de Joseph d'Arimathie, apporté au Cathares par un apôtre inconnu. Mais ce. Graal énigmatique, il faut le chercher avant de le découvrir, le chercher jusqu'à la lassitude dans les couches profondes de l'âme et dans les replis du coeur, car chaque chrétien est un Graal, si son coeur est pur et droite sa volonté, il est le vase d'élection où le sang du Christ répandu sur la croix du Calvaire dépose le principe de sa vie propre et le feu de son éternelle pensée.

février 22, 2016

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LES ALCHIMISTES - CHIMISTES




A - Le plaidoyer des juristes

Depuis le début du XIVe siècle, les juristes disposent d'un modèle qu'ils recopient jusqu'à la fin du Moyen Age, le conseil 74 d'Oldradus inséré dans un recueil que les éditions imprimées (ici Francfort, 1576) présentent sous le titre Consilia seu responsa et quaestiones aureae (traduction J.P. Baud) :
Est-ce que l'alchimiste pèche, ou l'alchimie est-elle un art prohibé?
Il semble que oui. Et que l'art d'alchimie soit interdit est bien ce que paraît dire le canon Episcopi (Décret de Gratien, cause 26, question 5, canon 12, 2) : en effet quiconque croit possible de faire une créature, ou la changer en mieux, ou la transformer en une autre espèce ou en une autre semblable, si ce n'est par le Créateur lui-même, est un infidèle et pire qu'un païen. En outre, ces alchimistes étudieraient beaucoup, mais ne parviendraient jamais à la vérité scientifique et, par là, seraient à l'origine de nombreuses tromperies. De plus, ce serait une science qui ne conduirait pas à la piété, comme on le dit habituellement au sujet de l'astrologie. Ajoutons qu'elle ne saurait se pratiquer sans décoction d'or, ce qui semble interdit par le droit.
Au contraire, il semble que ceux qui, de l'étain, du plomb ou d'un autre métal vil, produisent de l'or ou de l'argent, du moment qu'ils ne le font pas par l'art magique ou par une autre méthode odieuse aux lois, ne soient pas répréhensibles, mais plutôt dignes d'éloges, tels ces mineurs qui associent dans leur travail leur intérêt à celui de la république. D'ailleurs le droit favorise ces derniers, à cause de l'utilité publique qui semble résulter de leurs entreprises : ainsi, ils peuvent, malgré l'opposition du propriétaire, pénétrer sur le fonds d'autrui pour chercher du métal, ce qui ne serait pas permis en d'autres circonstances. Les alchimistes ne disent pas, contrairement à ce qu'on rapporte, qu'une espèce est changée en une autre, car ce n'est pas possible, mais ils disent que d'une espèce métallique, par exemple de l'étain, peut être produite une autre espèce métallique, par exemple de l'or. Et cela n'a rien d'extraordinaire car nous voyons parfois une chose vivante produite à partir d'une chose morte, par exemple lorsque, à partir de vers, naît de la soie. Et d'autres choses du même genre, comme lorsque du verre est produit à partir de l'herbe. La chose est bien plus compréhensible dans le domaine des métaux, entre lesquels existe plus d'harmonie et de similitudes. Car, comme ils le professent eux-mêmes - et ainsi qu'on le trouve dans le Livre sur les propriétés des choses , au paragraphe De l'alchimie - tous les métaux procèdent du même principe, c'est-à-dire du soufre et du mercure : c'est en fonction d'un certain nombre d'éléments, dont certains ont une meilleure influence en un lieu qu'en un autre, qu'il y aura de l'étain en un lieu, de l'argent en un autre, de l'or ailleurs, et ainsi de suite. Donc, comme cet art imite la nature, les alchimistes ne semblent pas pécher si, par cette vertu qui est dans les herbes, les pierres ou les éléments, ils veulent faire de l'argent avec de l'étain : en effet, comme ils sont du même principe, ainsi que les autres métaux, le passage de l'un à l'autre est plus facile encore. Nombreuses sont en effet les vertus recelées par les herbes et par les pierres car, ainsi que le dit le bienheureux Augustin, il y a dans les choses corporelles, au milieu de tous les éléments, quelques raisons cachées et enfouies qui, lorsque se présente l'occasion temporelle et causale, font éclater ces choses en des espèces produites par leurs propres moyens et fins. Si donc ils attribuent cela à Dieu, ils ne semblent pas pécher. En outre, je vois qu'il n'est pas prévu une peine très importante pour celui qui donne du cuivre pour de l'or, même sciemment.

B - La décrétale Spondent de Jean XXII, selon le témoignage d'un inquisiteur

Jusqu'au XVIe siècle, l'inquisiteur Nicolas EYMERIC est le seul qui semble connaître l'Extravagante Spondent de Jean XXII. Il en relate les circonstances dans son Traité contre les alchimistes, rédigé en 1396 (Tractatus contra alchimistas ,manuscrit latin 3171 de la Bibliothèque Nationale de Paris, folio 50 r , transcription et traduction J.P. Baud) :
La quatrième question consiste à savoir si l'art alchimique est condamné par la loi humaine. Il en est assurément ainsi. Le pape Jean XXII, étant en Avignon, eut tous les philosophes naturalistes et tous les alchimistes qu'il pouvait avoir. Tout ce monde a été interrogé, très précisément, au sujet de l'alchimie, afin de savoir si c'était un art véritable ou non : les alchimistes se tenaient à l'affirmative, les autres niaient. Au moment d'en venir aux preuves, et comme les alchimistes ne trouvaient rien malgré leurs efforts, le pape promulgua contre eux une décrétale qui commence par Spondent , dont la teneur suit : il y désapprouve cet art et, ce faisant, il interdit de s'en mêler, l'interdiction englobant tout le monde, avec les peines encourues par les contrevenants, qu'ils soient religieux, clercs ou laïcs.

C - Résistances du dogmatisme médical face à la promotion de la chimie

Gui PATIN, dans une lettre de 1650 (Lettres choisies de feu M. Guy Patin, I, Paris, 1692, lettre 46), entend défendre la médecine et les malades contre l'intrusion de la chimie dans les sciences médicales :
Je sais bien mieux employer mon temps, qu'à réfuter des bagatelles ; joint que la chimie se réfute assez bien d'elle-même tous les jours sans en faire des livres exprès ; cum chymistae nostri quotquot hic adsunt sint miserrimi homunciones indocti et illiterati, calamitosa, poscinummia, et afflictissima mendicabula (vu que nos chimistes, sans exception, sont de très misérables créatures, ignorantes et illettrées, des mendiants affligeants, avides et des plus démunis) : que si quelques-uns ont un peu plus que du pair ils ne laissent point d'être très glorieux et très ignorants. Et il faut avouer que dans le petit nombre de ceux qui font bonne mine avec leur chimie il n'y en a point de bons médecins, mais la plupart sont faux-monnayeurs : l'expérience nous l'a fait connaître, et je tiens pour certain ce que j'ai autrefois appris d'un de mes maîtres, duo sunt animalia mendacissima, herborista, chymista (les deux êtres les plus menteurs sont l'herboriste et le chimiste). La chimie n'est nullement nécessaire en médecine, et il faut avouer qu'elle y a fait plus de mal que de bien, vu que sous ombre d'éprouver des médicaments métalliques, naturellement virulents et pernicieux, avec leurs nouvelles préparations, la plupart des malades en ont été tué. L'antimoine seul en a plus tué que n'a fait le roi de Suède en Allemagne... Je ne dirai jamais d'injure à un docteur en médecine, pour l'honneur de la profession : mais je vous avoue que tout ce que j'ai connu jusqu'à présent de chimistes, n'ont été que de pauvres vagabonds, souffleurs, venteurs et menteurs, ou imposteurs très ignorants.

D - Le chimiste, industriel et patriote

Jean CHAPTAL (De l'industrie française, II, Paris, 1819), raconte, comme acteur et témoin de l'événement, comment la guerre a donné un final d'apothéose à l'installation du chimiste dans la légalité nationale de l'ère industrielle:
Les progrès qu'ont fait les arts chimiques, depuis trente ans, étonneront d'autant plus la postérité, que c'est au milieu des tempêtes politiques que les principales découvertes ont pris naissance ; on se demandera un jour, comment un peuple, en guerre avec toute l'Europe, séquestré des autres nations, déchiré au dedans par les dissensions civiles, a pu élever son industrie au degré où elle est parvenue...
Bloquée de toutes parts la France s'est vue réduite à ses propres ressources : toute communication au dehors lui était presque interdite ; ses besoins augmentaient par le désordre de l'intérieur et par la nécessité de repousser l'ennemi qui était à ses portes : elle commençait déjà à sentir la privation d'un grand nombre d'objets qu'elle avait tiré jusque-là des pays étrangers : le gouvernement fit un appel aux savants ; et, en un instant, le sol se couvrit d'ateliers ; des méthodes plus parfaites et plus expéditives remplacèrent partout les anciennes ; le salpêtre, la poudre, les fusils, les canons, les cuirs, etc., furent préparés ou fabriqués par des procédés nouveaux ; et la France a fait voir encore une fois à l'Europe étonnée, ce que peut une grande nation éclairée, lorsqu'on attaque son indépendance.
A cette époque, la chimie venait de faire de si grands progrès qu'elle pouvait interroger la nature dans ses opérations et maîtriser celles des arts : son utilité a été si généralement reconnue, ses applications aux arts sont devenues si nombreuses, qu'on en a fait une des bases de l'instruction publique : elle forme aujourd'hui un état pour la jeunesse studieuse ; et déjà nous ne voyons plus une fabrique importante dont la direction ne soit confiée à un homme instruit de cette science.
Le temps n'est pas bien éloigné où le fabricant se méfiait des conseils du savant, et cette méfiance n'était que trop fondée : dans l'état d'imperfection où était alors la chimie, elle ne pouvait se rendre compte de presque aucun phénomène ; et les applications d'une fausse doctrine faisaient dévier l'entrepreneur au lieu de le diriger vers le but. Mais du moment que la chimie est devenue une science positive ; surtout lorsqu'on a vu des chimistes à la tête des plus grandes entreprises, et faire prospérer de leurs mains tous les genres d'industrie, le mur de séparation est tombé, la porte des ateliers leur a été ouverte, on a invoqué leurs lumières ; la science et la pratique se sont éclairées réciproquement, et l'on a marché à grands pas vers la perfection.
C'est dans les circonstances les plus difficiles que se sont opérés tous ces changements ; le gouvernement, pressé par le besoin, a successivement tiré plusieurs savants de leurs cabinets pour les placer dans les ateliers, et la plupart y ont fait des prodiges en très peu de temps ; je ne citerai qu'un exemple : en moins de trois mois on était parvenu à fabriquer, dans la poudrerie de Grenelle et par des procédés nouveaux, 35 milliers de bonne poudre par jour.
Le mouvement qui fut alors imprimé ne s'est point ralenti : plusieurs savants qui avaient été lancés, presque malgré eux dans la carrière de l'industrie, sont restés à la tête de leurs établissements, et les nombreux élèves que forme la chimie en créent de nouveaux de toutes parts.


Source : non retrouvée.