avril 08, 2012

TEMOIGNAGES DE PENITENTS DE SARTENE

Extraits du beau livre de Monsieur Didier GIROUD-PIFFOZ

Le sang et la lumière



Tous les témoignages de ce livre sont importants. Mon inhabileté à scanner des documents m’empêcha de livrer les 7 témoignages offerts par ces  Pénitents, comme autant de Grâces.  Le livre édité à compte d’auteur et acquis à sa sortie en 1982, est certainement encore trouvable.

Merci à l’auteur de ce recueil de permettre de disposer de ce qui semble être l’un des plus beaux témoignages sur le Pénitent de Sartène.

JPB





PREMIER TEMOIGNAGE

Un ancien pénitent — anonyme bien entendu — a préféré témoigner oralement plutôt que par écrit. A sa demande, j'ai donc enregistré notre conversation téléphonique et le texte ci-dessous est la transcription exacte de ce témoignage.

Pénitent - Vous me demandez comment on devient un jour pénitent? Devenir pénitent, c'est quelque chose que l'on sent d'a­bord au fond de soi, et puis, bien entendu, il faut s'inscrire des an­nées à l'avance.

Maintenant, quelles sont les motivations qui poussent un homme à faire le chemin de Croix dans les rues de Sartène ? C'est autre chose. Il y a des hommes qui, six mois ou un an ou deux ans aupa­ravant, souhaitent le faire en se disant : «Je vais faire le pénitent parce que j'ai commis une mauvaise action et que je veux expier». Vous avez d'autres gens pour qui, lorsqu'ils sont sous l'habit du pénitent, ça prend une autre proportion. Et tout ce que l'on a pu penser pendant des mois change complètement. Parce que, de tou­tes façons, le pénitent est seul. Le pénitent est toujours seul. Autour de lui, il n'entend qu'un certain brouhaha, une certaine rumeur. Il n'arrive même pas à saisir véritablement le chant du «Perdono mio Dio». Il ne peut pas le saisir étant donné que la cagoule du pénitent est complètement collée à la tunique et, de ce fait, il n'y a que deux trous pour les yeux, un tout petit trou pour respirer, c'est tout.

DGP — Le repentir, le désir d'expiation sont-ils les seules motiva­tions qui peuvent pousser un homme à devenir pénitent ?

P — C'est possible. Il est difficile de parler de cela, mais, par exemple, si des gens ont tué et n'ont pas été condamnés, à partir de ce moment-là, ils n'avaient pas, je pense, le droit d'aller se livrer à la justice en disant : «C'est moi qui ai tué X parce que monsieur Y a tué mon frère ou a tué mon père». Cet homme-là, on l'aurait peut-être mis en prison pendant vingt ans et ça ne lui aurait rien apporté, si ce n'est une certaine révolte. Alors il peut faire le péni­tent. Mais seulement, lorsqu'il est sous la cagoule, il n'y a pas uni­quement le repentir qui compte pour lui. Parce que ce repentir au­quel il pensait auparavant, cela devient autre chose. Il y a d'autres sentiments qui jouent en lui. Il peut penser à sa naissance. En mê­me temps. Il peut penser à certaines personnes qui ne savaient pas qu'ils devaient faire le pénitent. Parce que, lorsqu'on fait ce genre de choses, en principe on ne le dit pas. Ou alors à très peu de gens. Et surtout pas aux personnes âgées. Ça pourrait leur faire trop mal.

(Silence).

Pour le pénitent, il y a cette question du repentir, bien sûr, mais il peut aussi faire cela parce qu'il a été sauvé d'une maladie. Il pen­sait qu'en faisant le Catenacciu, en prenant ses risques... Il y a évidemment des risques. Ils sont énormes. Jusqu'à présent, il n'y a jamais eu d'accident. Mais... Le pénitent souffre sous sa cagoule, parce qu'il pleure. Ça, per­sonne ne le voit. Il transpire. Et puis il y a mille choses qui se pas­sent dans sa tête. Il y a des moments, parce qu'il est tout seul, il ar­rive qu'il se dise: «Bordel de merde! Pourquoi est-ce que je fais ça?». Et il continue, parce qu'il doit continuer.

La seule chose dont le pénitent se souvienne surtout, c'est cette Croix qui le gêne terriblement. S'il est de nature petite, ça le gêne encore plus. Et puis, c'est surtout la chaîne. Ce n'est pas tant qu'il l'entend, qu'il la perçoit, il la sent. Il peut penser à ces bagnards qui avaient un boulet accroché à leur cheville...

DGP — Mais les bagnards ne l'avaient pas choisi.

P — ... les bagnards ne l'avaient pas choisi, mais lui l'a choisi et il se dit : «II faut que j'y aille. Il faut que je continue».

Cette action de repentir, ça peut être aussi parce qu'on a pensé, parfois, que l'on a fait du mal aux gens qui vous ont élevé - et qui n'avaient aucune raison de le faire - et ces gens-là ne savent pas qu’éventuellement vous avez fait le Porte-Croix ; Sous la cagoule, il y a des tas de choses qui peuvent se passer. On peut être complètement démoralisé. C'est souvent le cas. Je crois que, au début de la procession, on peut penser qu'on fait, en quelque sorte, un acte de charité, d'humilité. A mi-par­cours, on a envie de tout abandonner en se disant que, de toutes façons, ça ne sert à rien parce que, éventuellement, dans six mois ou dans un an on va recommencer, si on doit expier ses péchés, à refai­re la même chose. Et ce n'est pas parce que l'on a porté la Croix, un soir, qu'on effacera tout. Seulement, cette Croix que l'on porte, ce soir-là, on la sent. On la sent parce qu'elle fait mal. Très mal. Ceci ajouté à la chaleur derrière la tunique et la cagoule. On n'arrive pas à respirer. Alors, avec les efforts que l'on fait, lorsqu'on a une santé robuste, c'est déjà difficile, mais lorsqu'on a ou qu'on a eu une santé fragile, ça devient beaucoup plus dur. De toutes façons, si l'on est un enfant de Sartène, on connaît chaque endroit du parcours du pénitent et il peut arriver qu'on y pense lorsqu'on est sous la cagoule. On voudrait que quelqu'un vous tende la main. Seulement personne ne peut vous tendre la main. Et puis, des fois, vous voyez quelqu'un que vous connaissez bien. Ou que vous aimez bien. Ça peut être un ami. Ça peut être un ennemi...

DGP — Mais qui ne sait pas.

P — ... il ne sait pas, mais vous, qui êtes sous la cagoule, vous l'a­vez vu. Et alors, si auparavant vous pensiez que vous faisiez ça pour votre mère ou pour votre père ou dans un but d'expiation...



(Silence)



II y a des tas de choses qui vous reviennent malgré tout à l'esprit sous la Croix, mais vous n'avez qu'une seule envie, c'est que ça se termine. C'est que ça finisse. Le plus grand moment pour le péni­tent c'est celui où il se repose enfin. A l'autel. Mais malgré tout, il pense encore. Parce que pour lui ça continue. Il peut y avoir une femme qui sait que son mari fait le pénitent, mais elle ne peut pas comprendre. Personne ne peut comprendre la souffrance que peut endurer le pénitent. Parce qu'on ne peut pas se plaindre. Mais on ne fait pas le Porte-Croix dans un but de gloriole, on fait surtout le Porte-Croix parce qu'on l'a en soi et il faut, il est nécessaire parfois, si on en a la chance, de faire cette pénitence. On sait qu'on va souffrir. Mais ça ne fait rien. Voyez-vous ce qui se pas­se sous la cagoule, c'est mille choses. Et le besoin d'en finir. Je crois que le Catenacciu, il revit, en l'espace de quelques instants, - de quelques instants seulement - toute sa vie. Après, c'est un flou.

C’est fini. Après ce n’est plus qu’essayer de changer la Croix d'épaule, ce qui n'est guère possible. Et puis, c'est ce boulet, cette chaîne qui gêne terriblement. Et puis, c'est surtout la chaleur. Parce que si le Catenacciu avait une cagoule plus aérée, ce serait peut-être moins dur pour lui.  Mais à ce moment-là,  il ne serait pas le Catenacciu.

C'est un mélange de tout. On peut saigner. Par rapport à la cha­leur, on peut saigner du nez. Personne ne peut s'en apercevoir. On peut pleurer. On peut tout se dire à soi-même. Je crois que c'est le seul instant où on peut tout se raconter. Mais ça dure très peu de temps. Parce que l'on n'a pas le temps de penser. Ni de penser ni de voir. Faire le pénitent, c'est tout un monde. C'est pouvoir se donner à soi même - non pas se prouver - se donner à soi-même...

 (Silence), se dire des choses que l'on n'ose pas se dire, en temps normal. Parce qu'on peut se dire: «Je suis un salaud», mais ça, il n'y a que le pénitent qui le sait.

Du point de vue vestimentaire, il est préférable de s'habiller lé­gèrement. Un short. Un maillot de corps. Mais on ressent alors beaucoup plus la Croix, bien sûr. Parce que la Croix, c'est un peu comme un torticolis. Un torticolis douloureux. On n'arrive pas à bouger la tête, si l'on a décidé de porter la Croix toujours du même côté.

 DPG — Les pénitents ne changent pas systématiquement la Croix

à droite ou à gauche, ce qui est difficile parce que la Croix est telle­ment grande que, de toutes façons, tout le poids porte sur le cou. Et

ça fait mal.

Et puis on n'y voit rien, alors on marche...

DGP — Et la chaîne ?

P — C'est ce qui est le plus difficile. Plus que la Croix.

DGP — Plus que la Croix ?

P — La chaîne, elle est facile à porter à la sortie de l'église. Elle est difficile à porter en commençant une certaine montée, qui est très pénible, c'est-à-dire là où il y a toutes les grandes marches. Là, c'est difficile. Parce qu'il faut la traîner derrière soi et qu'elle ne suit pas toujours. Ce qui est encore plus dur, pour le pénitent, c'est après sa chute...

DGP — II doit tomber trois fois ?

P — Oui. Le pénitent tombe toujours trois fois, comme le Christ, bien sûr, puisque ce n'est en fait qu'une représentation du chemin



de la Croix... Mais pour le pénitent, lorsqu'il tombe, il faut se relever. Il peut y avoir des membres de la confrérie qui l'aident, mais en principe personne ne doit toucher le pénitent. Et puis, on peut se faire très mal en tombant. Mais il n'y a que les franciscains qui le savent. Après. Parce que c'est là-bas que l'on s'habille et c'est là-bas que l'on se déshabille.

(Silence)

Et puis ça fait mal. Physiquement, ça fait mal, mais ça fait mal aussi à l'intérieur. Il y a un mélange de douleur physique et morale et il y a des moments où il jure. Il jure sous sa cagoule...

DGP — Est-ce qu'il lui arrive d'avoir envie d'abandonner?

P —Justement. Il jure. Il jure, il a envie d'abandonner la Croix, il a envie d'abandonner les chaînes, ça lui traverse l'esprit. Il a envie de tout envoyer promener. Ça ne dure qu'un bref instant.

DGP — Qu'est-ce qui le pousse à se reprendre ?

P — Parce qu'il a choisi. Il a choisi. Et s'il ne savait pas exacte­ment ce qu'il faisait, maintenant il le sait et il doit aller jusqu'au bout. Et puis, il y a la foi. Il y a l'espoir.

(Silence)

Parce que dans son chemin, dans son parcours, il y a des tas de choses qui se passent dans son esprit. Et s'il a fait ça, c'est qu'il a-vait des aspirations, des motivations. Alors, même si elles changent au cours du parcours - parce qu'elles changent - il continue. Non pas parce qu'il faut qu'il continue, il continue parce qu'il a choisi d'être un jour le Catenacciu et qu'il croit en ce qu'il fait. Et même si les tripes lui remontent, même si la bave lui coule parfois au coin des lèvres, même s'il n'arrive plus à respirer, même s'il tombe bien ou mal, il se relève. Il faut le faire. Il faut y arriver...

DGP — Et s'il ne peut plus se relever?

P — II faut qu'il le fasse. Il doit se relever, de toutes façons. Il faut qu'il se relève. C'est en lui, parce qu'il a cette foi, cette volonté. Et je crois que, nous autres pénitents, il faut aller jusqu'au bout, parce que, sans cela, ça ne servirait à rien d'avoir commencé.

(Silence)

DGP — Que ressent-on quand on apprend que l'on va être Cate­nacciu? Comment l'apprend-on, déjà? Longtemps avant?

P — II y a quelques années, des gens qui devaient faire le Cate­nacciu ont subitement dû être remplacés par quelqu'un d'autre. Lorsqu'on apprend que l'on va être Catenacciu, surtout de nos jours, ça vous fait un coup au cœur. Si l'on a déjà vu le Catenacciu, bien entendu. Mais, en principe, tous les pénitents ont déjà vu le Catenacciu et ils ont voulu faire le pénitent. C'est comme un coup. On sait qu'on va faire ça. Et puis ça passe. On attend...

DGP — De la joie ? De la peur ?

P — La peur. L'angoisse. Beaucoup d'angoisse parce que l'on se demande, justement, si l'on va réussir à tenir. Si on va pouvoir y ar­river. Et puis ça passe parce qu'on ne le sait que très peu de temps à l'avance. A partir de ce moment-là, si la personne est toute seule, elle vit avec ça. Elle prend un avion, un bateau ou un train, ou elle descend de sa campagne si elle habite les environs et elle n'a de comptes à rendre à personne. Alors, le plus discrètement possible, elle essaie de monter chez les franciscains.

DGP — Seule, ou est-ce l'Archiprêtre qui l'accompagne ?

P — Ça peut se passer de différentes façons. On peut entrer seul, l'Archiprêtre a téléphoné, puis on dit son nom. Les moines francis­cains savent que vous allez être le Porte-Croix du Vendredi Saint, le Catenacciu. Ou bien vous pouvez être accompagné par l'Archiprê­tre, mais c'est assez rare.

DGP — Pour l'anonymat? Pour éviter d'attirer l'attention?

P — Voilà. On peut aller se promener du côté du cimetière puis, au retour, s'arrêter. En principe on rentre le mercredi et l'on en sort le samedi.

DGP — On entre toujours le mercredi ?

P — Non, pas du tout. On peut même rentrer le vendredi soir. On peut rentrer quelques heures avant parce qu'il y a eu un rem­placement. Parce que le Catenacciu qui était prévu ne peut le faire, donc il y a toujours un remplaçant. Mais en principe on reste trois jours chez les franciscains. Ils vous donnent à manger normalement. Ils vous laissent réfléchir, ils ne vous ennuient pas. Ils vous deman­dent si vous avez besoin de quoi que ce soit. Ils sont très humains. Ils ne cherchent pas à savoir pourquoi vous allez faire le pénitent. Ils vous laissent seul. Seul, avec votre pénitence, avec vos réflexions. Avec vous-même, pour que vous puissiez prendre conscience de ce qui va se passer le Vendredi Saint. On peut passer deux, trois jours, même quatre jours, même une semaine dans cette cellule, qui est une chambre, simplement. La porte des franciscains est toujours ouverte. Surtout pour quelqu'un qui doit faire le pénitent.

Vous pouvez communier ou vous ne communiez pas. Ce n'est pas une obligation.

DGP — Que fait-on ? A quoi pense-t-on ?

P —Justement, on prend conscience. On essaie de penser à des tas de choses de sa vie. Et pourquoi, vraiment, on veut faire le Cate­nacciu. Parce que, à ce moment-là, il y a encore ce côté indécis. On sait pourquoi on veut le faire, mais ça a pu changer. Comme on s'est inscrit des années auparavant, les motivations ont pu changer.

DGP — Esf-ce que l'on n'est pas amené, au cours de ces années d'attente avant d'être choisi, à remettre en cause son désir même de faire le Catenacciu ?

P — C'est certain. Il ne faut pas toujours parler seulement du re­pentir. Vous pouvez faire le Catenacciu parce que vous aimez quel­qu'un. Par amour. Et ce qui allait bien lorsque vous vous êtes inscrit, parce que cette femme, ou parce que cette mère vous avait tout donné, peut se transformer subitement. Ça peut changer. Mais je crois que lorsqu'on s'est engagé à faire le Catenacciu, on le fait. Parce que le Catenacciu, c'est quelque chose qui se vit. C'est quel­que chose d'intérieur. Le Catenacciu, quoi qu'il puisse arriver, si on sait qu'on va le faire, il vous prend. Il y a un malaise. Et, à partir de ce moment-là, on prend ses responsabilités et ça ne change pas. Si deux ans auparavant vous avez voulu faire le Catenacciu par amour, par affection, même par repentir, ensuite, lorsque vous savez que vous allez faire le Catenacciu, ces mêmes choses vous reviennent. Ça ne va pas durer longtemps. Mais elles reviennent quand même. Elles sont obligées de revenir. Dès l'instant où vous êtes chez les francis­cains, vous avez le temps d'être tout seul avec vous-même et ça re­vient.

Faire le Catenacciu, je crois, c'est une survie.

(Silence)

Quand je dis une survie, ça veut dire que lorsqu'on touche ce bois sacré de la Croix, on a l'impression que l'on peut être guéri pour tout. Parce qu'on y croit. Parce qu'on a la foi. Et si c'est par amour que vous l'avez fait et que ça ne marche pas, tant pis, ça peut être pour autre chose. Au moment même où vous faites le pénitent. Parce que, à ce moment-là, encore une fois, vous êtes seul. Avec Dieu. De toutes façons.

DGP — Et anonyme.

P — Et anonyme. Mais vous êtes surtout seul. Vous souffrez tout seul et on peut écrire, le lendemain matin, les plus belles choses sur le Catenacciu, il n'y a que celui qui l’'afait qui peut en parler. Vé­ritablement. Je crois que devenir pénitent...



(Silence)

 c'est un honneur. C'est un honneur dans le malheur.

DGP — Pourquoi dans le malheur ?

P — Dans la mesure où, bien souvent, on cherche à se raccrocher à quelque chose ou à quelqu'un. Là, on ne se raccroche qu'à la Croix. Et c'est ça qui est très important. Parce qu'il n'y a que cette Croix et cette Croix, ça représente énormément de choses. Ça représente la croyance. Ça représente la foi. Ça représente une certaine forme d'amour, même si l'on ne croit pas à l'église des bigotes et des gre­nouilles de bénitier. Mais, de toutes façons, cette Croix, elle est ac­crochée à vous. Vous l'avez sur votre épaule et c'est vous qui vous accrochez, en même temps, à Elle. Vous êtes collés l'un à l'autre. Et vous savez que vous.allez la porter pendant une heure et demie. Ça, tous les pénitents en sont conscients.

DGP — Est-ce qu'il y a une identification au Christ ?

P — Absolument. Vous savez, il y a quelques années, alors que je ne croyais pas en Dieu - pour moi, Dieu, c'était autre chose - j'ai eu un problème grave et sur mon lit je disais: «ô Christ». J'appelais le Christ. Et sous la Croix, on appelle le Christ. Même inconsciem­ment, on l'appelle. Donc, ça veut dire qu'il y a la foi. Parce que, sans cela, ce n'est pas possible.

Le Catenacciu, pour moi, c'est la plus belle chose qui puisse exis­ter



DEUXIEME TEMOIGNAGE



II y a beaucoup de motivations qui font qu'un homme décide un jour de poser sa candidature au Catenacciu. Elles sont toutes très valables, soit que l'on veuille expier une faute grave, soit que l'on veuille remercier Dieu pour un vœu réalisé. Pour ma part, je crois que l'expiation d'une faute grave amène principalement un homme à subir cette très dure épreuve.

On ne devient pas Catenacciu, chacun le vit selon son propre état d'esprit.

Dès le jour où vous avez posé votre candidature, il se passe beau­coup de choses en vous. Dans votre état d'âme. Il faut attendre un temps assez long. Personnellement, j'ai attendu dix-sept ans. Mais je peux dire que pour moi il n'a jamais été question de remettre en cause quoi que ce soit. Au contraire, chaque année qui passait ne faisait que renforcer ma décision.

Je ne pense pas qu'il y ait de limite d'âge pour devenir pénitent et moi-même j'avais alors atteint la cinquantaine.

Je crois que pour faire un Catenacciu, il faut être catholique, mais surtout avoir la foi. Car le Catenacciu n'est pas une partie de plaisir, croyez-moi, et il faut avoir une foi immense pour supporter ce véri­table calvaire.

Lorsque j'ai appris que je devais être le prochain Catenacciu, j'ai ressenti une très grande satisfaction, car je vivais depuis longtemps dans l'attente de ce jour. Mais j'ai aussi ressenti une très grande angoisse que je ne pouvais, d'ailleurs, définir.

Je suis rentré au couvent des franciscains dès le Mercredi Saint et l'on se trouve alors vraiment dans la peau du pénitent. On réalise, à partir de ce moment-là, que l'on va être le Catenacciu. Vous êtes là, seul avec votre conscience, et vous réfléchissez, vous méditez sur les raisons qui vous ont amené à poser votre candidature. Vous revivez tout ce qui a pu gâcher votre existence d'homme et de chrétien. C'est là que, pour la première fois de ma vie d'homme, j'ai amère­ment pleuré. Et j'ai prié avec ferveur. C'est dans ce lieu de prière que l'on prend véritablement conscience de ce que l'on va être le prochain pénitent et l'on ressent alors une très grande tranquillité d'esprit, mais aussi un très grand poids au fond de soi. Au niveau de l'âme.

Le Vendredi Saint se passe dans le calme, avec confession et com­munion. Puis après un très léger repas j'ai essayé, en vain, de m'endormir dans l'espoir de tuer le temps. Je me suis plongé dans la lecture du Livre Saint mis à ma disposition par les franciscains, puis* j'ai fumé cigarette sur cigarette, car au calme succède la nervo­sité, l'anxiété et la peur.

Durant la procession je n'ai pas vu la foule. Je l'ai seulement sen­tie présente. Je ne peux dire quelle est sa réaction mais je peux affirmer que cette foule n'a aucune emprise sur le pénitent, du moins en ce qui me concerne, car pendant son calvaire, le Catenac­ciu pense à tout autre chose.

Comment   supporte-t-on   la   douleur?   Ça,   c'est   une   bonne question. Je savais que ça allait être dur pour moi car, ayant été vic­time d'un très grave accident, trois ans auparavant, j'ai eu fracture et tassement des vertèbres dorsales D3 et D4. Cela m'a fait énormé­ment souffrir pendant la procession. Mais j'avais une telle foi et un si grand désir de me racheter que je me répétais sans cesse : « ce n'est pas assez dur». Pourtant, Dieu sait si ça l'était! C'est certainement à cause de cela que j'ai pu surmonter - difficilement, bien sûr -cette épreuve, je dirais même, sans exagérer, ce calvaire.

Sous la cagoule et sous la Croix on ressent une très grande tristesse et surtout une grande lassitude. Pourtant il ne m'est jamais venu l'idée d'abandonner. Au contraire, la douleur m'a stimulé tout au long du parcours, car je pensais au Christ et aux raisons qui m'avaient décidé à vouloir subir cette souffrance.

Après la procession, le Catenacciu «espère» avoir servi ses propres motivations mais aussi avoir montré aux curieux qu'il y a encore, sur cette terre, des hommes qui croient au pardon, au repentir, et surtout à l'expiation et à la miséricorde divine. Ensuite, le pénitent reprend ses activités habituelles avec soulagement, avec une âme neuve, un esprit tranquille. Quant à dire qu'il est allé au-delà de lui-même, il ne cherche pas à le savoir et laisse au Tout-Puissant le soin de juger s'il a vraiment mérité son pardon .











QUATRIEME TEMOIGNAGE

L'essentiel de ce témoignage m'a été transmis par lettre. Toutefois, ce pénitent m'a téléphoné quelques jours après pour m'apporter certaines précisions. Les plus intéressantes d'entre elles ont été insérées dans le corps même du témoignage. Elles figurent à part dans des paragraphes légèrement décalés et sont précédés et suivies de ooo.

Je me suis inscrit pour le Catenacciu à la suite d'un vœu, fait lorsque mon fils était gravement malade. A l'âge de deux ans il a failli mourir. Il était pratiquement perdu et puis... miracle, le der­nier médicament administré (la dernière chance selon les médecins) a réussi. Mon fils a été sauvé. Je me suis donc inscrit sur la liste d'attente et l'Archiprêtre de l'époque m'a laissé entendre que ce serait long. J'ai attendu huit ans et je n'y croyais plus. Je n'ai jamais remis en cause cette décision, mais j'ai pensé que l'on m'avait ou­blié.

Je ne pense pas qu'il y ait un âge maximum pour devenir Cate­nacciu, mais compte tenu des difficultés, la Croix très lourde, les chaînes aussi, il me semble que la limite devrait être de quarante-cinq ans. Personnellement, j'avais quarante ans lorsque j'ai été enfin choisi.

Je pense qu'il faut être Corse ou de parents corses (cela n'engage que moi) pour faire le Catenacciu qui est une vieille coutume de chez nous. Il faut être également catholique car le Catenacciu n'est pas un jeu, un pari, un spectacle pour les autres. Il faut être catho­lique et JE SUIS CATHOLIQUE, de parents catholiques, de beaux-parents catholiques.

Quand j'ai su que j'étais le prochain Catenacciu, j'ai eu peur car, à l'époque, j'étais très malade et très fatigué. Mais Dieu l'a voulu ainsi et il m'a appelé cette année-là, malgré la fatigue. JE NE DEVAIS PAS RECULER. Je n'avais pas le droit, si près du but, de refuser. Mon épouse s'y est opposée en raison de mon état de santé mais rien n'y a fait. JE DEVAIS FAIRE LE CATENACCIU POUR REMERCIER DIEU D'AVOIR SAUVÉ MON FILS.

Je suis arrivé à Sartène dans l'après-midi du Mercredi Saint en faisant très attention de ne pas me montrer. Les moines du couvent Saint-Damien m'attendaient. Ils m'ont très bien reçu. Je suis resté deux jours enfermé dans une petite chambre. Deux jours très longs où j'ai lu énormément de livres religieux et certains passages de la Bible dont les moines m'avaient conseillé de m'imprégner. J'ai eu souvent leur visite et c'est bien grâce à eux que j'ai gardé le moral et la force nécessaires ; car plus l'événement approchait, plus je me sentais nerveux. J'avais peur de ne pas y arriver. Toute la journée du Vendredi Saint je n'ai fait que penser à ma famille, je savais que quelque chose d'important allait m'arriver ce soir-là.

ooo A part ma femme (et un ami venu me chercher à Ajaccio) personne ne le sait, même pas mes enfants. Même pas ma mère. Au moment où je suis parti, j'ai ressenti quelque chose en ma femme qui lui a fait plaisir tout au fond d'elle-même. Elle a été contente. Sans me le montrer, mais elle a été contente. Pas comme au retour, bien entendu. C'était tout à fait différent. Elle m'a reçu avec vraiment une sorte... d'admiration, ooo



Les dernières heures avant le Catenacciu ont été très longues et quand, vers vingt heures trente, la porte de ma cellule a grincé en s'ouvrant et que j'ai vu apparaître les trois moines franciscains venus m'habiller, j'ai eu un grand coup au cœur et là, VRAIMENT J'AI COMPRIS QUE J'ÉTAIS LE CATENACCIU, et j'étais prêt à affronter le parcours.

J'ai eu peur de la foule, je ne le cache pas. Cette foule qui vous gêne pour avancer, cette foule qui vous bouscule pour voir, pour toucher. Cette foule immense et VOUS TOUT SEUL. J'ai vu des photographes jeter leurs ampoules de flash sur mon passage et je n'ai pu les éviter. Cela fait très mal. Très mal aussi les réactions de certaines personnes : «Non ! Il ne faut pas l'aider, il faut qu'il souf­fre, il l'a voulu, il doit en baver». Il y a de tout sur cette terre mais GRÂCE À DIEU, et non avec l'aide d'autrui, J'AI REUSSI.

Il fait très chaud sous la cagoule, on est inondé de sueur et il est impossible de s'éponger. La robe est chaude. La Croix est très lourde et coupante. Les chaînes aussi. Les crampes viennent vite et vous font terriblement souffrir. Vous essayez de passer la Croix d'une épaule à l'autre. La douleur est une chose horrible mais il faut la surmonter. La résistance humaine est généralement la plus forte.

ooo Au moment du Catenacciu, j'étais malade et très fatigué, surtout avec tous les médicaments que j'avais absorbés. Seulement je ne pouvais pas refuser, alors j'y suis allé. Mais c'est ce qui m'a pratiquement achevé et aussitôt après, je suis entré à l'hôpital. Cet ami qui était venu me chercher à l'aéroport, si je ne l'avais pas eu à côté de moi, dans la foule, je crois que je ne serais pas allé jusqu'au bout. Je ne le voyais pas, mais je sentais qu'il était là. Il savait que je souffrais et il m'a apporté une force extraordinaire pour terminer.ooo

J'ai eu l'impression de revivre le chemin de Croix surtout dans la seconde moitié du parcours, quand la douleur et la souffrance sont apparues.

ooo vous ne regrettez pas d'avoir fait le Catenacciu ?



 Ah non! Ça jamais. Jamais de ma vie je ne le regretterai.  C'est magnifique. Cette procession est la plus émouvante, la   plus   poignante,    la   plus    sincère cérémonie   sartenaise.    Passant   devant eux, j'ai vu des gens pleurer, des gens me   plaindre,   des   gens   me   caresser rapidement,  des gens prier.  Beaucoup étaient venus assister à la souffrance de cet     homme     sous     une     cagoule représentant    le    Christ.    Ils    vivaient vraiment    la    procession.     Même     si beaucoup    aussi,    venus    en    curieux, n'étaient là que pour se moquer et pour souhaiter que je ne termine jamais le parcours.

Le calvaire que j'ai enduré, toute ma vie je m'en souviendrai. Je savais que c'était pénible, très pénible, mais à ce point je ne l'aurais jamais imaginé. Pourtant, je ne le regretterai jamais. Et s'il devait à nouveau arriver un malheur dans ma famille, quitte à y laisser ma peau, je le referais.ooo

Et puis, il y a les chutes. Le pénitent doit tomber trois fois, à des endroits bien précis. Mais croyez-moi, quand on tombe, on est vraiment content de tomber. Surtout la dernière fois. J'entends en­core le cri de frayeur de la foule parce que j'avais reçu la Croix sur la tête. Je n'en pouvais plus.

ooo D'ailleurs, aussitôt après, j'ai éclaté en sanglots. Les nerfs ont lâché. La fatigue et l'émotion de faire ce Catenacciu, surtout, et mes nerfs ont lâché. J'ai pleuré. Et je n'oublierai jamais le regard de ce gosse, à ce moment précis. Il a senti mes larmes sous la cagoule, je l'ai lu dans ses yeux. Ensuite  j'ai  retrouvé   la  force   de  me relever.°°°



A l'une de mes chutes, aussi, une vieille femme est venue me baiser les pieds, me caresser le dessous des pieds où j'avais déjà des morceaux de verre. C'était ma belle-mère. Elle avait soixante-dix-huit ans. Et j'ai su ensuite que ma femme avait, exceptionnellement et compte tenu de son âge, averti sa mère. Là encore, j'ai éclaté en sanglots et il m'a fallu un énorme courage pour me relever et continuer mon calvaire.

Comment vit-on après avoir été Catenacciu ?

Je suis resté le même. J'ai simplement l'impression d'avoir accompli quelque chose de très beau, de très fort, d'être moi-même plus fort, d'avoir atteint une limite et de l'avoir franchie.

Je suis fier aujourd'hui d'avoir été Catenacciu.

avril 07, 2012

Chrsit est ressucité



LA PAQUE de PARSIFAL Joséphin PELADAN


I
Depuis  le  jour béni   où Parsifal rapporta la. sainte lance,   la chevalerie  du Graal  prospérait.
La  protection céleste favorisait  les  entreprises,  même loin­taines  et hasardeuses   :   on ne  comptait  plus  par chevauchées mais par prouesses   (I).
Le  vieux Gurnemanz,   en mourant,   avait  emporté   jusqu'au sou­venir des  tristes   jours  où les  gardiens de l'insigne relique,  mor­nes  et  découragés,  vécurent  en anachorètes,   chacun  se nourrissant d'herbes  et  de  racines   qu'il  trouvait. On ne  prononça plus  le nom du terrible adversaire  qui,   dressant burg contre burg,  avait  por­té de  si   grands coups  à la milice  sacrée,
Des  chevaliers,   traversant la campagne vers  la zone des païens,   avaient vu,   de loin,   les  remparts  du château magique dé­mantelé t  Il leur était défendu d'approcher de ce  roc maudit où tant de leurs  prédécesseurs tombèrent aux maléfices des filles-fleurs .
(I)     On  sait  au moins  par le chef-d'oeuvre de Wagner, que Parsi­fal incarne le  plus haut idéal  du chevalier chrétien.  Si  l'oeuvre de Chrestien de  Troyes  avait  été  vulgarisée comme  celle de Théroulde, " Perceval le Gallois" l'emporterait  sur Roland dans notre imagination nationale :  car "  le  pur ingénu initié  par la charité  " est un  saint  en même temps  qu'un héros  et  l'or du nimbe sur  sa tête  se mêle à l'éclat du heaume.
Le  saint Graal  est  le calice  de la Sainte Cène, où Joseph d'Arimathie  recueillit  le  précieux  sang des   plaies  du Sauveur. Un ordre de  chevaliers moines  fut  fondé   pour garder et adorer l'insigne relique. Klingsor   homme impur tenta, à la façon d'Origène,   de  se  rendre digne d'entrer dans  la sainte milice ;  repous­sé  il  se voua au diable,   construisit un burg non loin de Montsalvat,   tendit des  embûches aux  chevaliers, et grâce aux filles-fleurs  en séduisit beaucoup.  Le  grand Maître du Graal, Amfortas, s'arma de la sainte lance  et attaqua Klingsor,  il  tomba aux bras de Kundry,  (type  de  l1éternel féminin aux multiples métamorphoses)   qui  fait le bien ou le mal  suivant  qu'elle subit l'ascendant du graal ou celui de Klingsor,
Seul, le  pur, qui  résisterait  à la séduction de Kundry et des filles-fleurs,   pouvait  reconquérir la sainte lance,   guérir la plaie d'Amfortas  et ramener la bénédiction céleste  sur Montsalvat.  Parsifal,  quoique chevalier et valeureux,  ne frappe  pas, comme un Roland, il  sauve, il  purifie  par le prodigieux effet de  sa pureté et  de sa charité ; il n'y a rien de  contraire à  sa figure toute  évangélique  à lui  attribuer le voeu de sauver même Klingsor.


Klingsor avait-il  rendu son âne  perverse à son maître Satan ou était-il  passé,   en païennie,  honteux de  sa défaite ?

Plus  rien n'attesta l'exigence du mage noir  pendant les  cin­quante années  glorieuses du nouveau règne.

Le  fils  d'Herzeleide,   au bout  de  ce temps, ressemblait à Titurel :  quoique  fort  et  actif,  sa longue barbe blanche  en fai­sait  un vieillard.  Une- inexplicable mélancolie marquait  son front; On le voyait  souvent  se  promener  seul, avec  des   gestes  découra­gés .

"Celui   qui  vit dans   la grâce  du Seigneur  peut-il  être triste  ?"   se  disaient  entre  eux:  les  chevaliers.

Un vendredi   saint,; le  cinquantième de son  pontificat,  Parsifal  sortit  du burg,   dès  l'aube.

A  cet  anniversaire de   sa vocation,  il allait à l'aventure, parlant  d'une  voix  douce aux  fleurs, aux  arbres  ;  et revenait  le visage  recueilli et  souriant, comme  si  la nature avait répondu à ses  paroles  d'amour.

Cette  fois,  il  s'attarda  jusqu'au crépuscule  et lorsqu'il rentra,  sa haute  taille redressée  exprimait la résolution.  Il  fit seller son  cheval.

-       " Où vas-tu,  maître?  " demanda l'écuyer.

-       " là ..où, seul  je dois aller  ".

-       "  Permets   que   quelques-uns  t'accompagnent  pour te faire hon­neur  et compagnie,   sinon  secours. "

Il  refusa d'un mouvement  des  paupières,   s'éleva en  selle avec une  vigueur  surprenante et  partit à franc  étrier,   du coté de la païennie.

Toute  la nuit il  chevaucha.

l'aurore lui montra burg maudit  perché  sur le roc, comme une  aire.   Son  cheval  harassé  monta au pas  la rampe  caillouteu­se-, A mesure  qu'il  approchait,   le  château magique  révélait  sa ruine,   l'herbe verdissait  le  créneau abandonné.

Le  pont-levis  était abaissé,  Parsifal  entra dans  la cour aux dalles brisées   :  il  chercha les  vestiges  du  jardin enchan­té  où les  filles-fleurs l'avaient  entraîné  dans  leur ronde.

A la place du bosquet où lui apparut Kundry l'inconscien­te, un énorme buisson projetait ses branches épineuses. Quel­ques serviteurs accourus contemplaient peureusement ce cheva­lier au manteau rouge qui semblait un roi. A un signe de l'in­connu, ils vinrent lui tenir l'étrier: d'un pas ferme, le grand maître du Graal se dirigea vers la .tour des Maléfices ; il  en monta les marches  et  poussa du pied, la lourde  porte.

Un grognement l'accueillit, un cri de bête  jaillit de l'om­bre  et,  stridente,  une voix cria   :

-   " Satan,  immonde fascinateur,   stupide  ennemi,   tu viens m'exaspérer sous des  traits  exécrés. Imposteur, impuissant, qui. n'a pas tenu tes promesses, tu réappa­rais sous la forme de Parsifal, pour m'irriter. Vraiment on t'ap­pelle le Malin,  tien à tort. Je croirais plutôt à la visite de la Vierge qu'à la présence de l'élu du Graal.,. Infernal comédien, reprends ton vrai visage.. n'usurpe pas plus longtemps la ressem­blance du héros qui t'a vaincu, avec moi, plus que moi !"

Parsifal commença à distinguer dans la pénombre, au milieu d'un amoncellement de manuscrits et d'instruments bizarres, une forme humaine lourde et lente  et qui s'agitait, comme un mons­trueux crapaud s'efforce à  sauter.

II passa le seuil : ses éperons l'argent rendirent un son clair. La voix d'eunuque glapit :

-   " Satan, tu m'exaspères !  Prends garde, je possède un fouet magique et qui te fera hurler..... Quand je brandis la sainte lance contre le pur fol, la lanière de cuir se détacha de la hampe et resta dans ma main,.. La voici et je te forcerai 0 reprendre ta forme de singe.

Roulant sur ses courtes jambes, il vint frapper Parsifal à l'épaule, sur la colombe éployée brodée en or ; et la broderie étincela au choc.

Il y eu un silence, le sorcier cessa de respirer ;  c'était bien son ennemi et non le diable qui le visitait. Il se précipita vers la porte, en poussa les lourds verrous, malgré leur rouille, et éclata d1un rire strident, d'un rire d'enfer où les crépite­ments do la haine se confondaient avec le sifflement de l'asthme,

Le roi du Graal, très las, s'était assis sur un escabeau. Il promena un regard de pitié et de dégoût sur les vains outils do la magie et le puéril amas d'antiques parchemins, sans souci de Klingsor qui se tenait derrière lui, le poignard levé, calculant peur le bien frapper entre les épaules.

-   " Ecoute ! " dit l'élu, sans se retourner A ce dédain du péril, le sorcier se troubla, hésitant. Une curiosité irrésistible, plus forte que la rage, s'empara de lui. Pour que le roi du Graal vint a lui, il fallait, le prodige d'un intérêt plus grand que la terre, d'un intérêt engageant le ciel et l'enfer.

Coeur ulcéré et capable de tout le mal, Klingsor était un mé­ditatif et un savant : il pesa sa vengeance et le mystère de cette visite ; et il préféra la pénétration de ce mystère. Entre la mort du pur et sa parole, il opta pour celle-là, et jetant son arme, II regagna son fauteuil de cuir. Alors, le successeur d'Amfortas vit son adversaire en face. Il était hideux : sa monstrueuse obésité l'animalisait ; ses petits yeux, noyés dans une mauvaise graisse, brillaient seuls d'un éclat fébrile.

Il cria :

-        " Fol,   toujours  fol,  même  en ta vieillesse,   tu reviens ici ?  Ici où  je  t'attirai   par mes  enchantements  ; ici     je  te livrai  aux filles-fleurs  ; ici    j'ouvris  devant  toi  les  terribles  bras  de Kundry  ;  ici     je levai  sur  toi  l'arme  sacrée...   Tu reviens ici, ô  fol,   comment t'en iras-tu ?   "

-        "Ecoute ! "  répéta le  pur,   pour la seconde  fois. Mais  le magi­cien ne  pouvait  se taire,  il  écumait.

-        " Parsifal, tu commets, à cette heure, le plus lâche des péchés d'orgueil : tu contemples ta pureté dans le miroir de ma. détres­se : tu te repais des ruines de mon château, du désespoir de mon coeur : et tu sors ainsi de- la grâce... tu m'humilies mais tu te souilles.

-   " Ecoute " dit le pur, pour la troisième fois.

"Je suis vieux et je suis las, je touche au terme de ma vie et de ma mission. Il ne me reste qu'une chose à faire, une seule ; et puis- je serai prêt à  m'endormir dans la paix du Sauveur,

-     " Est-ce une confidence que tu vas me faire ? Attends-tu -un avis, ou un secoure de Klingsor, ô Parsifal. Avoue que tu as vou­lu te donner le spectacle de ma misère pour revivre les joies du triomphe.

-     " Tu es l'ombra de ma belle vie, Klingsor : je n'ai jamais" pu t'oublier : chaque année, au jour béni où Jésus répandit son sang pour effacer le péché du monde,  je pense à toi : tu m'obsèdes, comme un remords.                                                          

-     " Un remords ? Tu as un remords, toi le pur ?

-     " Longtemps j'ai éprouvé pour toi l'horreur que Judas dut inspi­rer aux disciples. La lumière du Graal, plus puissante que mon coeur, y a fait entrer la pitié. Je te plains, Klingsor, ou plutôt c'est le Saint Graal, dont je ne suis que le mandataire, qui t'apporte un message de commisération,"

Une respiration plus sifflante sortit dos lèvres du sorcier. Parsifal, continua.

-   " Tu es le plus grand des coupables, mais tu es si malheureux ! Les cinquante années -de paix et de sainte gloire que j'ai, vécues comme roi du Graal, tu les a passées dans les transes de la honte .et de la rage. L'enfer t'attend, au sortir d'une horrible vie : et la pour du feu éternel seule te rattache à la terre. Le suicide aurait terminé tes maux, si tu ne redoutais ceux plus épouvanta­bles de la tombe !

" Car, tu crois, Klingsor; tu as souhaité ardemment le service du Saint Graal, tu voulais devenir un saint et dans ton vertige tu demandas à un acte affreux d'abolir les passions, que tu no pouvais dompter,"

Le nécromant vociféra :

-     ,T Et Titurel me rejeta, malgré mon désir do la sainteté ... Vous autres, les purs, vous êtes implacables... Le  Maître ne s'est pas offert pour les saints : sa mort, il la dédia aux pécheurs. Celui qui efface le péché du monde, l'Agneau, vous en faites le loup dévorant, qui pousse aux peines sans fin les faibles, les éga­rés, les fragiles.

-     "Vous semez le désespoir ... Si une lueur m'avait été laissée, la plus faible, jamais je n'aurais déclaré la guerre à Montsalvat. En m'ôtant l'espoir, vous ne m'avez plus laissé que la folie des vengeances. J'ai cru que Satan me donnerait la victoire ' Et si j'avais conquis le Graal, je l'aurais servi fidèlement. Car j'en sais plus long que vous tous, mes maîtres : moi seul,- entends-tu moi seul, connais le mystère du Graal \

-       n  Pourquoi  l'as-tu combattu ?

-        Que m'importe une lumière qui ne me parvient pas, un salut sont je suis banni ?

.    Doucement Parsifal répondit :

Si tu voulais abattre cette forte muraille, joindrais-tu les mains en une ardente prière ? Tu saisirais un pic et tu frappe­rais. Tu as fait le contraire : le ciel te repoussait ; au lieu de lui tendre avec constance des mains suppliantes, tu lui as déclaré la guerre, tu, as demandé secours au démon.

-       n Je suis vaincu ! Es-tu venu pour  me l'apprendre ?

-       " Je viens payer ma dette  : tu. m'as donné la sainte lance.

-       " Je l'ai lancée sur toi,  comme un javelot mortel  ;  je te l'ai donnée, comme le chasseur donne l'épieu au sanglier.

-         J'oublie l'intention et ne vois que le fait. Je ne pouvais te reprendre l'arme autrement  :  ta colère et non ton zèle me l'of­frit,  comme la blessure d'Amfortas me révéla ma mission,  comme le baiser de Kundry m'apprit le secret de la douleur.  J'ai guéri Amfortas,  j'ai  purifié Kundry...

L'autre ricana.

-       n II ne te reste plus  qu'à sauver Klingsor,

-       ,! Oui ! ;  " dit  simplement le chef des purs.

-       " Fol,.tantôt d'une façon,  tantôt d'une autre,  tu n'as  jamais cessé d'être un fol   :  et aujourd'hui,  enivré d'une idée mystique, tu offres ce  qui n'est pas en ton pouvoir !... Prends garde !  Amfortas  se servit de [la] lance pour sa défense et il expia douloureu­sement cette témérité  ;  tu invoques le Graal,   pour l'épanouisse­ment de ton orgueil... prends  garde."

l'oeil du héros subitement s'adoucit.

-   -  Klingsor,' tu viens d'obéir à un mouvement de la grâce...  tu as cru que  je m'égarais  et tu m'as averti... Le Saint Graal te tiendra compte de ce noble mouvement.

Le goëte essaya de rire.

-       " Allons,  point d'enfantillage   ;  et dis-moi  enfin ce qui  t'amè­ne ?

-       " Ma souffrance   \              .

'-  "  Tu  possèdes  le Graal et  tu souffres ?

-       " Je souffre parce que. le Graal m'impose un difficile devoir et je crains de ne pas l'accomplir.

-       " Klingsor serait-il  élu à guérir Parsifal ?

-       " Oui !  n fit simplement' le chevalier.

-       " Foi;   " murmura le  pervers,

-       " Je te parus fol autrefois  et  je ne l'étais  pas.

n  Tant  que tu luttais contre Dieu,  tu étais un ennemi. Voilà bien longtemps  que désarmé  tu renonces à faire le mal. Satan t'a menti,et tu le méprises.  Tu ne crois  plus  au secours  d'en bas, tu n'espères nulle grâce d'en haut :  ton malheur me pèse.

-       " Eh bien ! Eh bien !  Qui   donc peut  quelque chose  pour Klingsor ?

-        Celui-là seul auquel Klingsor fit du bien   : Parsifal.

-       " Je  fus  la pierre d'achoppement.

-   "Tu fus  le degré  qui m'éleva à la plus haute  fortune  de ce mon­de  :  toi  1'obstacle, toi  1'embûche,  toi   l'adversaire.

-  " L'oeuvre  de  Dieu, Klingsor,   s'opère malgré  l'homme  ; il  suit ses   passions  et  le  Tout-Puissant  les  utilise,  même les   plus  bas­ses,   pour des  desseins  éternels  ; il tire  le  pur  do  l'impur et  ré­tablit   sans  cesse  l'harmonie   que nous   troublons.  Vois,   le   soleil, chaque matin,   dissipe les  ombres  : c'est  l'image de la grâce  sur­montant. nos   erreurs.  Après  le forfait, .comme après  la nuit,   une vertu,  une aurore  se  lève  :  et   je  suis,   ô Klingsor,   l'aurore de ta nuit.  Ma pureté   succéda à ton  péché ; un  lien  secret  unit  le digne  et  l'indigne  d'un même voeu."

Le  Goëte ne  répondit   plus.  Ces idées   eue le  pur tirait  de  son coeur,   il  les  connaissait,   il  aurait   pu  citer  les   pages   qui   les contenaient  :  et  cela 1'étonna que le roi  du Graal les  proférât.

-     " Comment   suis-je  arrivé  à cette vision ?  Je  l'attribue  à la miséricorde divine  qui   projette  quelque miracle  éclatant  où nous serons mêlés,   comme nous  le fûmes  autrefois ; j'ai  reçu de  toi  : il  faut  que   je  te rende, selon l'équité,   par  quelque  échange.  Or, le   salut seul  équivaut  à  la conquête  de  la lance,

-     "  Le Graal  t'envoie,  Parsifal ?

-     " Sans  doute. Tu es le dernier dos hommes  pour qui j'aurais sen­ti de la pitié ."  Tu viens  donc, malgré toi.

-     " Malgré moi,  on effet. J'accomplis un devoir, pour lequel nul autre  ne vaudrait. .Ce   que tu ne recevras pas de moi, ne l'attends de personne.

-     "   Sais-tu que j'ai été  tout à l'heure  si prêt  de te frapper, que  je m'étonne  encore  de ne  pas  l'avoir  fait !

-          Qu'importe!

-      " Je puis encore essayer do te blesser : mes armes sont empoi­sonnées et il suffit que j'entame ta peau, pour que tu meures."

Le héros eut le mouvement d'épaule de celui qui entend des propos oiseux ; et la colombe brodée brilla.

-      " Klingsor ; le temps presse, je ne puis m'attarder à entendre des paroles vaines.

-      " Comment I Tu ne t'indignes pas\   Tu m'apportes le salut, au moins tu le prétends, et je lève un- poignard sur toi...

-      " 'Tu as dit, tout à l'heure, que tu entendais, mieux que moi, le mystère du Graal ? Je suis ici, en son nom; ce serait une im­piété de craindre.

-      " En son nom... on son nom ... As-tu bien la conscience entière de ce que tu dis... En son nom... Que me proposes-tu donc, en son nom ?

-      "'De sauter à cheval et do te trouver demain, pour la Pâque, à Montsalvat,"

Le nigromant frappa, sur la table et des piles de volumes s ' écroulèrent. .Il jura, soudainement furieux, 'bégayant.-

-   , Je comprends, je comprends...  Ah. ! hypocrite  !. Ah ! scélérat !

Tu as rêvé  de donner à tes frères  le spectacle de  ma détresse. Comme ces saints qu'on représente suivis  du monstre qu'ils ont dompté, tu veux paraître, on  tenant Klingsor en laisse ; le vain­cu ornera ton triomphe, roi du Graal... Saint Georges demande au dragon de vouloir bien  figurer dans les cérémonies  ! "

Il suffoquait, pris d'une toux convulsive,

-   " Pauvre âme; ! fit le pur. " Nul no sort sans effort de l'endur­cissement. Je partirai sans t'avoir convaincu ? Quand tu te retrou­veras seul, brise ces instruments du mal comme j 'rai brisé mon arc et mes flèches, à la remontrance de Gurnemanz.

" Tu as aimé le Graal, tes crimes naquirent de ton dépit. Cela éclaire et obscurcit en même temps ta destinée. Damné certes, mille fois damné par le poids effrayant do tes actes, tu as aimé, cependant, tu as désiré Dieu.

Le naître de la -sainte milice tint un moment la tête dans ses mains.

Tu as aimé... et le Graal m'envoie... Pèse,  rapproche ces doux idées... l'amour est la lumière des âmes et la lumière ne se perd pas. Ainsi, je suis envoyé pour raviver la clarté pure qui brilla en ton coeur ; peux-tu te repentir ?

-     " Mon pacte avec le démon m'engage,  

-     " Le démon a-t-il tenu ses promesses ?

          "  Eh ! Eh!  Ne me  livre-t-il pas, aujourd'hui, mon. ennemi ?

-     " Un seul est ton ennemi. Devant  toi, se trouve un débiteur ...

Oui, j'ai conquis la lance, sur toi. Maintenant je. veux  reconqué­rir ton âme, sur lui \

-   " lion âme; Tu la connais peu pour la tant estimer! il n'y a vraiment que toi, Parsifal, pour la mettre à  si haut prix ?

Le héros comprit  qu'il fallait panser la plaie  d'orgueil  trop saignante,

-   " Ecoute encore, Klingsor.

" Lorsque, pour la première fois, j'élevai le Saint -Graal dans mes tremblantes mains, des voix célestes firent entendre ces mots que je pris longtemps pour un salut et dont je comprends aujourd'hui le commandement : " Rédemption au Rédempteur! " Chacun -sera jugé selon les grâces qu'il reçut. Comblé des faveurs d' En Haut, je devrai un compte rigoureux. Toi !. Klingsor, qui m' as donné la lance, je te prie de me donner encore ta pénitence, pour assurer ma gloire.,

-     " Eh ! Eh! Ne  suffit-il pas que tu m'aies vaincu ?

-     " Le Christ t'a vaincu : mais la victoire qu'il agrée, l'âme seu­le la fournit. Désarmé, tu n'as pas reconnu la justice de la défai­te.                                                       .

-     " Ah !. tu ne compatis pas à ma douleur, tu refuses le fleuron que fermerait ma couronne ! "

Le sorcier, adouci malgré lui et rêveur, murmura :

-     " Fol, toujours  fol  !

-     " Que le pur fol sauve le fol pervers ! Avoue le néant do tes oeuvres. L'araignée tisse sa toile, sur ces rayons que tu no visites plus ; la poussière s'épaissit corme un sable d'oubli sur ton arsenal ma­gique.   Tu ne regardes même  plus en bas,

En haut, que verrai-je ? Un juge implacable !

-   " Une victime innocente qui s'est offerte pour Klingsor l'impur !"

Par la fenêtre en ogive, le soleil filtrait à travers les verres de couleur ternis. Parsifal se leva, il parut d'une taille démesurée ;.d'un geste lent il détacha son manteau et le posa sur l'escabeau.

Le hasard des plis découvrit la colombe aux ailes déployées. Les petits yeux brillants du sorcier suivaient les [mouvements] du héros :

-     " ru laisses ton manteau ? » interrogea-t-il,

-     " Pour que tu pénètres à Montsalvat, librement ".

Un amer sourire plissa la. face bouffie du renégat.

-     " Même si ma volonté pliait ; mon vieux corps  malade et difforme ne supporterait pas ce long trajet.

-     " Quand on a devant soi l'enfer éternel, on trouve la force de le fuir : je ne refuserais pas te prendre en croupe parce que tu es impur, mais le Graal veut que tu viennes, de toi môme. Pour te décider, tu as a peine une heure.

Parsifal, je te .le redis : tu oses engager la vertu du Graal dans ton voeu : prends garde ! Tu obéis peut-être à un mouvement généreux.

-   " Penses-tu donc que Jésus ait moins de coeur pour sa créature que moi pour un seul ennemi.

" " Si les bons payent pour les méchants, il n'y a plus de damna­tion ? "

Le héros leva les yeux comme pour demander l'avis du ciel ; i il hésita et dit :

-   " Je payerai".pour toi !

- "  Orgueilleux ! Tu n'as donc pas besoin de tes mérites   pour  toi-même  ?

-       "  Oh!   dit Parsifal humblement, " je suis indigne  de ma fortune : j'aurais du venir plus  tôt.

-       " Eh ! Eh !  Voilà  que  tu ne me parais  plus  disposé  à payer ma ran­çon.

-       "   Tu te  trompes,  Klingsor ;  Ce   que   je  te  donnerai  ne m'appauvri­ra pas.  L'aumône Dieu me  la rendra or  pour cuivre.

-       "  J'accepte  ta visite   qui  a rompu l'ennui  de ma  retraite.  Va donc et  sois  sauf,  Parsifal.

-       "  A demain, Klingsor'.   n  dit  lentement  le  pur,

Le mage noir regarda sortir le héros,  il  se  pencha à une meurtrière  pour l'apercevoir  plus  longtemps. Puis, il alla vers son fauteuil De travail et tressaillit ; la colombe, "brodée sur le manteau du roi, brillait d'une façon ir­réelle .

Il considéra ce morceau d'étoffe qui blasonnait le voeu, le seul voeu de son coeur,.

Qu'avait-il demandé  au ciel et  puis  à l'enfer,   sinon le droit do  porter ce manteau :et il le voyait à  portée do  ses mains.  Il n'osa pas le toucher,   des  convoitises nerveuses  agitai­ent  ses  doigts.  Le revêtir,   c'était  se repentir,   faire amende honorable !

Il s'étonna d'avoir tant changé en si peu de minutes, sans
que Satan ne se manifestât d'aucune sorte, pour affermir sa ré­sistance.  .

Il appela le mauvais maître,  il le  conjura par les  impérieu­ses  formules,   sans effet.  Il  s'aperçut alors   qu'il  tenait  encore dons  sa main le cuir do  la lance  sacrée.

L'impuissance  du démon  s'avouait tello,   qu'il  eut  pitié  do lui-même ;  'affirmation de Parsifal dominait.  Un moment il tour­na dans  la tour,   comme une bête,  marmottant  des mots.,   frappant les objets  avec la lanière.   Tout à coup,   pris  d'une résolution  fougueuse,   il battit le briquet,   alluma une torche  et  sans  hésiter la lança sur l'amas d'objets.  Puis il  s'enveloppa du manteau et  sor­tit  en criant.

-  " Un cheval!  un cheval !

II

Dons le plus saint des moustiers, une anxiété indescriptible agitait les coeurs,

Au son joyeux dos cloches, chevaliers, écuyers et servants avaient pris place dans l'église.

Les  pages  se  tenaient  aux  quatre côtés  de  l'autel, et  les chants  s'élevaient,  selon le rituel ; mais  l'absence du grand Maître  troublait  les  coeurs ?  Quel autre motif retenait le roi de  Graal !  loin de Montsalvat,  au saint  jour de Pâques ?

Lui   seul .pouvait  officier. La sainte milice,   en  ce  jour solennel  serait  privée  du réconfort  sacré.

Soudain Parsifal parut sans manteau, poussiéreux, .et si las qu'à sa démarche on le crut blessé. Péniblement il monta à l'au­tel et,  agenouillé,  il  s'abîma dans une interminable  prière,

L'assistance  attendit, silencieuse  et recueillie, la fin de cette  oraison : les minutes  se  succéderont  sans  que le  grand Maître  se relevât. Une impatience nerveuse  passa comme un  fris­son et une nouvelle angoisse inquiéta les  esprits. Pourquoi Parsifal n'ordonnait-il  pas  d'ouvrir la chasse ?  Une heure  en­tière,  qui parut insupportable à chacun, s'écoula,

.Tout à coup le  grand Maître  se leva et fit un signe- :

Le voile  de  pourpre  qui   enveloppait la. châsse d'or tomba et le Saint Graal apparut.

Pendant  que le pontife  prenait la coupe incomparable  et  la posait  devant  lui, quelqu'un était  entré,  sans être vu.  Quoiqu'il portât le manteau des  chevaliers,  il  se tapit au coin le  plus  som­bre, près de la porte.

l'ombre  envahit le saint lieu,   comme il arrivait à chaque exposition de  la relique. Cette fois  l'ombre resta ; le  Graal re­fusait  de  se manifester ;  depuis un demi-siècle  ce refus  d'en haut ne  s'était  pas  produit. Une rumeur,  où il y  avait  do la plainte, du reproche, de  l'amour et de la rébellion,  s'éleva, comme une ré­ponse,   à la fois suppliante et séditieuse.

A cette manifestation  céleste,  Parsifal, déjà harassé  par l'effort  physique, chancela : l'audace de  son action l'épeura. Une seule  présence  offusquait le  précieux  sang. Il n'avait   qu'à dire une  parole  pour  que  le miracle  eût  lieu, à la sainte  joie de tous ; cette  parole  eût  été  l'arrêt  éternel  do Klingsor  ; cette  parole précipitait le  plus noir dos  pécheurs  à la géhenne  et il ne la dit pas.  Il   pleura,  il  pleura comme un enfant, comme  un fou  : et  les chevaliers,   en  entendant  de  tels  sanglots  et ne  sachant  pas  leur cause,   s'émurent  ;  et  par une  contagion  soudaine qu'expliquait la crispation do la longue attente, un immense  sanglot monta frapper les voûtes.

Soudain, un trait lumineux, mince .comme celui que trace un imagier, partit du calice et toucha le coin sombre où une forme épaissie  était tapie,

La forme  se déroba,  le mince  rayon la suivit.

Pendant un moment, le  trait se déplaça, comme s'il fouillait le  bas   do  l'église  et y   poursuivait quelqu'un,

Malgré leur  piété, les  assistants  s'aperçurent  do l'étrange  ef­fet   ;  et leurs  regards, quittant l'autel, suivirent le  filet  lumi­neux,

Un chevalier  que nul ne  connaissait,   ou du moins un homme. couvert  du manteau do  l'ordre, fuyait  en vain la flèche  de lumière, Criblé   de  ses  coups,  il  s'affalait,   tournant,   tombant et se rele­vant,   comme  si   chaque  contact  de la divine lueur l'eut brûlé.

L'obscurité  cachait la. laideur du personnage.  On ne voyait qu'une masse  en  détresse  qui   se  convulsait  sous une volée de traits ardents.  Un  cri s'éleva, d'une angoisse indicible  et l'ombre  s'affaissa, et demeura inerte.  Alors  le rayon  s'élargit, se  colora, s'échauffa ; et d'une  lumière  croissante il baigna, le manteau,  il l'inonda de clarté .

-       n Hosannah ! " entonna Parsifal, avec un accent de joie qu'il fit sauter les coeurs dans les poitrines. Telle était l'entière commu­nion de ces élus de la foi qu'ils frémirent à l'allégresse de leur chef sans   en  savoir la cause,

-    " Hosannah !   ",   crièrent  chevaliers,   écuyers,   pages.

Du manteau,  un  être  affreux sortit, crapaud monstrueux,   lamen­table, et  comme l'animal  auquel il  ressemblait,  cet  être  se traîna, dans le rayon  étincelant,   qui  l'attirait  comme une  puissante  et invisible main.  Quel  temps  fallut-il au  pécheur pour ramper de la porte   jusqu'à l'autel.  Son affreux visage  souriait  sous une  pluie de larmes  et  ses hoquets montaient  dans  le silence  plein  de  stu­peur,   déchirant,  à croire  qu'il allait mourir.

Douloureuse limace, qui laissait la bave do son repentir sur la dalle, il atteignit l'autel. Là, il essaya de se lever, battit l'air de  ses  bras  courts,   en  oiseau  fou.

Il voulait  parler. -Cette voix,   qui   avait appelé  le diable si  souvent,  ne  devait  pas  résonner dans  ce lieu ; et le  Saint Graal 1'éblouit  d'un  tel  coup de lumière  qu'il  tomba.

Le  céleste  rayonnement  s'attarda sur le misérable  avec une ineffable  prédilection de  charité  ;  puis,   la clarté  divine  se  ré­pandit  sur tous,  épanouissant les nobles  consciences.

Après la cérémonie,  Parsifal  ordonna que Klingsor fût  enter­ré  au bas  de  sa  propre tombe,   à ses   pieds,  afin de  témoigner de la miséricorde  de Dieu et  de  la vertu du Saint Garai.

Joséphin PELADAN

(Extrait  de " AKADEMOS",   revue mensuelle d'Art libre et  de  critique,   15  avril   1909).

Il a été tenu compte des corrections manuscrites de Péladan  selon l'épreuve consultée. Des erreurs peuvent demeurer de notre fait,  merci pour votre indulgence.